Ah ben non, désolé...

Commissaire, la vie derrière un rail !

Ici on se sent un peu comme à l’autre bout du circuit. Logés dans un écrin de verdure, les postes 60 et 62bis ont désormais perdu ces appellations historiques (liées au kilométrage du circuit) pour devenir les postes 16 et 17B. Nous sommes au virage de la Florandière. Ça ne vous dit rien ? Pourtant, si vous êtes un tantinet fan du Mans, vous connaissez forcément l’endroit. A l’ombre des arbres, les commissaires belges ont déjà installé leur campement rudement bien équipé depuis deux jours ! Ils seront prêts à temps pour cette Journée Test 2021 qui aura lieu demain. Les copains français commencent également à s’installer même si leur gros barnum arrivera le mardi. Ça ne paie pas autant de mine que les loges d’accueil pour les VIP que l’on voit ailleurs sur le circuit. Mais ils ne manquent de rien. Frigos, éviers, victuailles, des tables et des chaises en pagaille, tout est là pour accueillir confortablement ces gens qui auront régulièrement besoin de repos afin d’être efficaces lorsque leur tour de manier les drapeaux viendra…

Le chef de poste, François, chapeau de paille vissé sur la tête est déjà là lui aussi et taille le bout de gras avec ses amis « oranges ». Le briefing avec la direction de course aura lieu ce soir à 19H, il a donc le temps de causer de tout et de rien avec ses amis. De tout et de rien mais surtout de courses, de bagnoles et de drapeaux. On n’est pas commissaire au Mans sans raison. Et surtout pas sans passion. Les retrouvailles entre potes sont joyeuses, les rires et les sourires francs sont de sortie. On sent que les connivences se rétablissent immédiatement. Il faut dire que chaque année, ils passent ici près de 15 jours. « L’équipe est assez stable d’une année sur l’autre » confie François. « Il y a un noyau dur présent depuis longtemps ici. Même l’an passé, malgré la pandémie, les fidèles étaient là. Nous avons souffert car nous étions en sous-effectif mais nous étions là… » L’effectif 2021 est un peu plus pléthorique même si les britanniques du 16-17B ne peuvent toujours pas être là. « Nous ne sommes pas à l’effectif nominal mais après ce que nous avons vécu l’an passé, ça ne peut être que mieux… » ajoute François.

Pour que vous compreniez mieux ou nous sommes, sachez que certains de ces commissaires portent le tee-shirt célébrant les 30 ans de la création de ce gauche-droite-gauche. Un tee-shirt réalisé par les commissaires pour les commissaires, en 2020. Nous nous situons donc au kilomètre 6 du circuit, au beau milieu des Hunaudières, juste avant l’hôtel Arbor ou loge chaque année l’équipe Toyota. Pour être clair, nous sommes à la chicane Carte S, nom qu’elle porta lors de son inauguration pour les 24 Heures du Mans 1990. Non, vous ne voyez toujours pas ? Florandière ? Carte S ? Ça ne vous aide pas ? Et si je vous dis chicane Michelin, son nom actuel, ça va mieux ? Oui, nous sommes pile en face du vendeur de caravanes qui se trouve lui, à l’intérieur du circuit. Ici, ça sent le sous-bois et les pins. Les écureuils qui pullulent ignorent encore que demain, l’enfer mécanique viendra troubler leur quiétude.

Cela fait donc 30 ans que Jean-Marie Balestre et l’ACO se sont déchirés un hiver entier. 30 ans que ces deux chicanes ont été ajoutées au circuit manceau suite au coup de force du président de la FISA de l’époque au nom de la sécurité. Personne aujourd’hui ne songerait réellement à les remettre en question. Et surtout pas l’équipe de commissaires de François qui prend plaisir à venir en ce lieu au mois de juin, septembre ou août… De tous les commissaires ici présents en ce samedi de 2021, Jacques, l’un des seconds de François, est le seul qui était déjà là 30 ans plus tôt. Il a connu les débuts de cette deuxième chicane. « Et ça avait à peine commencé que déjà, on retrouvait une Porsche 962C sur le toit ! Elle nous avait détruit les rails sur des dizaines de mètres. Jonathan Palmer s’était envolé aussi haut que le sommet des arbres. « Drôle » d’inauguration ! » Le Joest Racing venait de perdre l’une de ses deux 962C préparées directement à l’usine. Détruite, la voiture ne repartira pas et il faudra recaser sur d’autres 962C, Bob Wollek et Philippe Alliot, les deux coéquipiers de Palmer…

Jacques en a quelques-unes des anecdotes en stock mais l’une des plus cocasses est relativement récente. « L’une des Viper s’est mise en vrac juste avant la chicane. Ni une, ni deux, nous accourons pour porter secours au pilote et pour sécuriser la zone. A la fin de l’intervention, le pilote américain, assez corpulent, sort de dessous sa combinaison ignifugée une liasse de dollars et me la tend ! Je ne comprends pas pourquoi et je refuse. On lui avait fait comprendre qu’il valait mieux nous payer s’il voulait être dépanné ! Donc il insiste. Mais je ne me voyais vraiment pas affronter les quolibets des copains en revenant au poste avec cette manne. J’ai refusé obstinément. Il a fini par céder, il a gardé ses billets… »

L’argent n’est pas un sujet pour les commissaires. Même en cette période ou le recrutement de jeunes commissaires est de plus en plus difficile. Le bénévolat n’est plus à la mode dans notre monde individualiste. La moyenne d’âge des commissaires penche de plus en plus vers la soixantaine. Pourtant François refuse d’envisager la professionnalisation de la profession. « Ce serait la fin de tout. » Reste à trouver le moyen de redonner la flamme aux jeunes. Car sans commissaires, pas de course. Et même si la technologie vient à leur secours, on peut douter que l’on puisse un jour se passer d’eux.

Entrer dans le monde des hommes aux drapeaux est pourtant relativement accessible. Pour devenir commissaire national, une journée de formation et une licence suffisent. C’est ensuite la pratique auprès d’équipes chevronnées qui assure la montée en compétence. « Evidemment, beaucoup de choses dépendent de la pédagogie du chef de poste, précise François, mais il n’y a pas de meilleure école que le bord de piste. »

Michel, le deuxième second de François, est l’un des autres fidèles commissaires de la chicane Michelin. « J’y trouve une amitié irremplaçable. Je me souviens de l’année ou nous avons eu le renfort de commissaires russes. Nous ne parlions évidemment pas russes et eux ne parlaient pas français. Nous avons donc pris contact les uns avec les autres via Facebook avant la course et en anglais. On a échangé comme on pouvait pour apprendre à se connaître. Et dès qu’ils sont arrivés sur place, nous sommes tombés dans les bras les uns des autres, un peu comme si on venait de se quitter la veille. Alors que nous ne nous rencontrions pour la première fois ! » Une confrérie…

 

Thomas est le fils de François. Comme son papa avec qui il jouait au Scalextric dans le noir pour reproduire l’atmosphère mancelle, il a opté pour la carrière de commissaire il y a un peu plus de 10 ans. Il a d’ailleurs sauvé ses coéquipiers en les jetant à terre alors que la Pescarolo mal née de Jean-Christophe Boullion s’approchait dangereusement en chevauchant le rail de sécurité pile à leur hauteur. C’était en 2011. Après cet accident effrayant, le pilote français, un peu désorienté aux dires des commissaires présents ce jour-là puisqu’il souhaitait rentrer aux stands à pied, quitta définitivement la scène. Pour en revenir à Thomas, il a depuis peu choisi de mettre le clignotant. Il n’est plus en orange. Il n’est plus commissaire. « Je trouvais que nous manquions un peu de reconnaissance. Et puis, le fait que nos interventions soient de plus en plus encadrées, contrôlées, me pesait un peu. Je n’ai pas de regrets d’avoir quitté le poste. Je préfère avoir le temps de profiter avec les potes, de discuter, j’y retrouve ma passion. »

Le fait de ne plus pouvoir intervenir sur une voiture « même si elle est juste 2 mètres devant nous » sans avoir le OK de la direction de course et qu’une slow zone soit mise en place est bien une petite source de frustration pour les commissaires. « Cela nous prive d’une partie de notre adrénaline » regrette un peu François comme l’ensemble de ses copains. « Nous n’étions pas autant encadrés auparavant. On n’attendait pas, on fonçait. Il est clair que nous avons peut-être parfois pris des gros risques mais il n’est jamais rien arrivé. » Il leur arrive d’envier un peu les commissaires motos, visiblement plus libres d’intervenir rapidement comme on le voit chaque week-end sur les motoGP.

Leur part de danger, ils l’ont pourtant toujours. Etre planté dans la zone de freinage de la chicane que les pilotes abordent à plus de 300 km/h, face au danger, à ras du danger, est intrinsèquement effrayant. Même s’ils sont protégés par une rambarde de béton et un morceau de solide et épais grillage, cela parait assez dérisoire face à un engin de plus d’une tonne avalant près de 100 mètres de bitume à chaque seconde... D’ailleurs, ils sont toujours deux à ces postes. L’un regarde les voitures droit dans les yeux et surveille attentivement le trafic. L’autre leur tourne le dos et surveille l’entrée de la chicane. Le premier est toujours prêt à dégager le second manu militari s’il sent que ça tourne vinaigre. Plus dangereux que ces postes-là, c’est difficile à imaginer…  C’est même vertigineux. Mais ce que les hommes de François et des autres chefs de poste n’ont plus, c’est cette ivresse de courir sur la piste pour remettre tout en ordre alors que la poussière des graviers n’est même pas encore retombée. Ce ivresse-là est une chose du passé.

Plus dur encore à vivre est ce moment où « vous êtes le premier commissaire à arriver aux côtés d‘une voiture venant tout juste de subir un énorme crash » me dit l’un d’entre eux. « Vous ne savez absolument pas ce que vous allez découvrir dans les restes de la voiture. Ça fait vraiment partie de ces moments que l’on redoute tous. Mais nous n’avons pas le choix, nous devons y aller… » La conversation ne peut alors s’empêcher de dévier sur les accidents de Sébastien Enjolras ou Allan Simonsen. Des moments à la tristesse insondable et immensément durs…

Plus anecdotique et bien moins grave est cependant cette frustration qui les anime depuis le GP de Monaco cette année. Les pilotes de F1 leur ont demandé de ne pas les saluer durant le tour d’honneur pour des raisons de sécurité, raisons assez difficilement compréhensibles dans ce tour que l’on est sensé aborder à vitesse réduite... Là, on sent bien que le sujet irrite nos hommes. Ils avaient d’ailleurs tourné le dos aux seigneurs de la F1 après la séance d’essais du samedi pour marquer leur courroux. Mais ils s’empressent d’ajouter rapidement en chœur. « Ici au Mans, cela ne nous arrive pas. Les pilotes nous saluent systématiquement, c’est naturel chez eux. Et c’est notre salaire, notre récompense, notre moment de bonheur. » François avoue d’ailleurs que « la situation est meilleure depuis que Eduardo Freitas est aux commandes. Il a lui-même longuement été commissaire, il sait ce que c’est d’être derrière le rail.. Lorsqu’il est arrivé à la tête des 24 Heures, il a dit aux pilotes : ils sont bénévoles et vous permettent de faire votre métier. Il leur a donc demandé de nous saluer à la sortie de leur briefing. Ce fut un immense moment qui se perpétue chaque année désormais. » François ne manque pas non plus de saluer Daniel Poissenot « qui savait à la perfection comment fonctionnaient nos postes. Son départ a laissé un vide… »

L’un des autres moments sympas, que François et ses hommes ne peuvent toutefois connaître du fait de leur situation sur le circuit, c’est celle que vivent ceux qui officient auprès des zones ouvertes au public. Lorsqu’ils extraient avec rapidité et efficacité une voiture du bac à graviers, rendant la piste aux pilotes, les spectateurs les applaudissent très souvent chaleureusement. Je l’ai vécu à plusieurs reprises durant ces 24 Heures 2021, que ce soit aux Esses du Tertre, au Tertre lui-même, à la Dunlop, à Mulsanne. Partout, ces mêmes applaudissements mérités pour ceux qui assurent la sécurité de la course…

Nous sommes désormais dimanche matin, il est 8H. La Journée Test approche, ça roule dans une heure. François réunit son équipe pour l’indispensable briefing. Il va remonter les infos glanées la veille au soir à la direction de course. Il va leur dire ce qui va changer dans les consignes, ce qui ne change pas. Il va leur donner le planning de la journée, comment les équipes vont tourner. Il va leur parler, assez heureux, des évolutions que le poste va rencontrer l’année prochaine suite à ses demandes auprès des dirigeants. Mais le briefing se doit avant tout de commencer par deux hommages. Un hommage à un copain disparu au cours de l’année. Et puis cet hommage à leur collègue britannique, décédé quelques jours plus tôt derrière les rails de Brands Hatch. La vingtaine d’hommes revêtus de la combinaison orange applaudit immédiatement, longuement, avec respect et un profond recueillement ce pote inconnu. Ce pote inconnu qui, comme eux, mettait sa vie dans la balance, sans autre intérêt que celui de la survie de sa passion…

Merci à vous de nous permettre de la vivre !

Laurent Chauveau

7 thoughts on Commissaire, la vie derrière un rail !

  1. Bravo pour cet article très intéressant.
    J’ai une question de novice. Quand vous présentez un drapeau bleu avez-vous un moyen pour vous aider par rapport au classement ou faites vous tout de mémoire ?
    Merci à vous.
    Bonne journée

    • Bonjour,
      Le drapeau bleu c’est l’aristocratie du commissaire.
      J’ai été commissaire il y a bien longtemps maintenant, et à l’époque, nous n’avions aucune aide. Seuls la couleur des phares (Jaunes pour les GT) et l’appréciation de la vitesse relative entre deux auto nous indiquaient si un bleu était nécessaire. Là le métier comptait plus que tout. C’était pas simple, et tous n’était ps capables d’être “un bon bleu”.
      Aujourd’hui, je crois savoir que même là, les commissaires sont “pilotées” par la direction de course…
      L’époque à changée…

  2. Excellent article.
    Bravo à vous, Messieurs les Commissaires, pour votre travail, votre dévouement, votre engagement bénévole et votre travail qui nous permet, à nous, spectateurs, de vivre des heures sublimes.
    Chapeau ! Félicitations ! Merci d’avoir accueilli Laurent parmi vous, ce qui lui a permis de produire une si belle page sur votre œuvre !

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